Posted by on juil 23, 2014
L’ultra-personnalisation des contenus en ligne : cette prison dorée

L'ultra-personnalisation des contenus en ligne

Chez Meandle, au-delà de toutes considérations commerciales, nous sommes habités par une conviction forte : face à l’émergence de l’ultra-personnalisation des données sur nos plateformes internet favorites, il est indispensable de préserver des occasions d’étonnement. Nous œuvrons pour favoriser la sérendipité, la part de hasard qui est parfois à l’origine de découvertes structurantes pour chacun d’entre nous. L’étendue des possibilités ne doit pas être sacrifiée sur l’autel de l’efficacité et de la personnalisation. Retour sur les fondements théoriques de cette thèse.

 

Notre postulat : les théories des filter bubbles et d’online echo chamber

Eli Pariser et les filter bubbles

Eli Pariser, véritable pionnier dans la théorisation des effets des algorithmes sur notre façon de naviguer sur le Web, présente simplement au cours d’une intervention TED (mars 2011) les fondements de ce qu’il nomme les filter bubbles.

D’après lui, la personnalisation des services en ligne (moteurs de recherche, réseaux sociaux…) selon nos goûts personnels et profil (préférences, historique de navigation, géolocaliation…) produit un effet pernicieux : nous sommes pris au piège de notre filter bubble et ne sommes plus exposés à des informations qui pourraient remettre en question ou élargir notre vision du monde. A terme, il estime que les conséquences pourraient être néfastes pour les individus et, par extension, pour la démocratie.

Nous reprenions, dans l’article Naissance et vision du projet Meandle, l’exemple de Google : ce sont plus d’une cinquantaine de critères qui sont pris en compte pour nous recommander des contenus lors d’une recherche. Par exemple si je tape “BP” sur Google, j’aurais, selon mon profil, des informations sur les business plans… ou sur l’accident de la plateforme pétrolière BP. La personnalisation des résultats débouche ici concrètement sur la création d’une bulle personnelle de préférences.

Filter Bubbles

Ethan Zuckerman et l’echo chamber

Ethan Zuckerman, directeur du MIT Center for Civic Media, gagnant de la 4e édition du Zocalo Book Prize pour son ouvrage Rewire: Becoming Digital Cosmopolitans in the Age of Connection analyse également comment Internet a rendu plus étroite notre appréhension du monde.

Pour illustrer sa thèse, Ethan Zuckerman présente deux chiffres édifiants : dans les années 1970, 35 % des informations diffusées aux Etats-Unis au travers de journaux renommés concernaient l’international. L’information internationale représente auourd’hui seulement 12 %. Bien qu’il soit facile d’accéder à des titres internationaux sur le Web, les internautes favorisent l’accès à des sources domestiques. 94 % des pages vues générées aux Etats-Unis le sont sur des sites nationaux. Et les Européens ne sont pas, selon lui, épargnés par le phénomène.

Le chercheur garde néanmoins les pieds sur terre, nous n’allons pas résoudre cette “bulle patriotique d’informations” en lisant le journal. Il pointe le rôle des outils de recherche internet qui “put the paradigm on us”  (« nous enferment dans les paradigmes ») : les moteurs de recherche reflètent et entretiennent les paradigmes, dont la prédominance du national et des besoins individuels.

Le chercheur ne laisse pas de côté les réseaux sociaux. Selon lui, Facebook participe au processus en nous offrant des actualités et des informations uniquement au travers de notre réseau d’amis. Il ne nie pas l’utilité d’un tel réseau pour, par exemple, choisir un restaurant. Mais pour forger sa vision du monde, ce réseau peut représenter un frein : la connaissance sera dépendante des savoirs et de l’ouverture de vos relations. Last but not least, nos relations sur les réseaux sociaux s’organisent par affinités et ressemblances entre pairs. Les sociologues parlent (en anglais) d’homophily, c’est-à-dire de la tendance humaine instinctive à s’assembler avec des personnes qui nous sont semblables.

Ainsi en se rassemblant, via les réseaux sociaux, avec des personnes qui nous ressemblent, nous aurons davantage l’occasion de partager des informations, des intérêts, des préoccupations communes, renforçant notre vision du monde. Cela nous place dans une Echo Chamber (« chambre d’écho »). Les réseaux sociaux se font l’écho de notre égo. Ethan Zuckerman est très préoccupé par l’homophily, car il estime que ce phénomène nous rend stupides.

Pour lui, la solution proviendrait de la mise en place d’un Web ou chacun pourrait écouter les autres et être écouté en dépassant les cercles de confort et de confiance. Sa recommandation principale: travailler sur “l’engineering serendipity”.

 

Les vertus de la sérendipité

D’où vient la sérendipité ?

La sérendipité décrit le fait de découvrir des choses qu’on ne cherche pas. Chacun a expérimenté la sérendipité, sans la nommer, ni la qualifier. Sur Internet, on navigue plus ou moins hasardeusement pour tomber enfin sur une chose à laquelle on n’avait pas préalablement pensé, qui se révèle parfois plus intéressante que sa recherche d’origine.

Un article de Libération présente un excellent historique de la sérendipité au travers du résumé de l’ouvrage de la Maître de conférence en sciences de l’information et de la communication à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, Sylvie Catellin. Morceaux choisis.

Giafer, philosophe-roi de Serendip, ancien nom de l’île de Ceylan, avait trois fils. Pour parfaire leur éducation, il les envoie explorer le monde. Sur les terres de l’empereur Behram, ils rencontrent un chamelier qui leur demande si, ‘par hasard’, ils n’ont pas vu un de ses chameaux égarés. ‘N’est-il pas borgne et boiteux ? Ne lui manque-t-il pas une dent ? Ne transporte-t-il pas d’un côté du miel et de l’autre du beurre ?’ Le chamelier est abasourdi. En réalité les princes n’ont pas vu la bête, mais interprété avec subtilité certains indices et, par raisonnement, conclu que le chameau était le chameau recherché : l’herbe était rongée d’un seul côté du sentier, des bouchées à demi mâchées, de la largeur d’une dent, jonchaient le sol, des fourmis, aimant le gras, s’étaient agglutinées sur le bord droit de la route, alors que, sur le côté gauche, voletaient des mouches, amatrices de miel…

Ce conte oriental, Voyages et aventures des trois princes de Serendip, a été traduit du persan en français par le chevalier de Mailly en 1719. En fait, ce dernier n’a fait que transcrire de l’italien un récit du XVIe siècle, le Peregrinaggio di tre giovani figliuoli del re di Serendippo, que son auteur, Christophe l’Arménien, dit avoir ‘transporté du persan’. Mais là n’est pas non plus l’origine de ce ‘motif fictionnel millénaire’, dont ‘on trouve plusieurs variantes chez les Hébreux, les Arabes, les Indiens, les Turcs, les Kirghiz, les Hongrois, les Bosniaques, et même chez les Danois’ – sans parler du Zadig de Voltaire. Catellin donne des pistes pour poursuivre ce voyage à travers les littératures mais elle doit se fixer sur la sérendipité, et son ‘acte de naissance’ : c’est le 28 janvier 1754 que pour la première fois l’écrivain anglais Horace Walpole, dans une lettre à un lointain cousin, utilise, en faisant référence aux princes de Serendip, le terme ‘serendipity’, pour désigner la faculté de ‘découvrir, par hasard et sagacité, des choses qu’on ne cherchait pas’.

Source : http://www.liberation.fr/livres/2014/01/22/le-mythe-de-serendip_974774

Quelles-sont les vertus de la sérendipité ?

La sérendipité apparaît comme un remède aux filter bubbles et aux echo chambers. Laisser sa chance à la découverte accidentelle, c’est ce qui a constitué de réelles aubaines dans des processus d’innovations importants. Fleming découvra la pénicilline en ne désinfectant pas une éprouvette, le Viagra était initialement prévu pour traiter… les angines de poitrine. Le Post It fut découvert par hasard en procédant à des recherches pour développer… une colle forte.
C’est précisément la force de la sérendipité. En élargissant notre vision du monde et en laissant sa chance au hasard, on augmente d’autant la probabilité qu’un accident créateur survienne. C’est ce que nous cherchons à faire avec Meandle, en plaçant les utilisateurs au cœur de l’algorithme.

 

Pour conclure

Ainsi, pour préserver notre liberté d’information et de découvrir, il est important d’avoir pleine connaissance des mécanismes qui aggrègent l’essentiel de l’information que nous recevons chaque jour.

Meandle est profondément ancré dans cette idée : en favorisant la confrontation entre personnes qui ne se connaissent pas, en proposant une plateforme de partage social de contenus, nous espérons offrir la possibilité de découvrir davantage et élargir le spectre de connaissance des internautes.

Parce que cet objectif est ambitieux et profondément humain, nous ne pourrons pas nous passer de votre aide.

En guise de conclusion, nous vous rappelons ici la maxime de Kant “Sapere Aude”, “Ose connaître”.

Ensemble, osons connaître.

2 Comments

  1. Gabin Zhouzi Aureche
    27 juillet 2014

    Article très intéressant qui apporte un autre regard sur la personnalisation intensive des contenus. Ceci dit je crois que nous sommes tous définies par un cercle d’intérêts plus ou moins large. Se pose alors la question de savoir si la « sérendipité » doit s’exprimer de manière tout à fait libre ou plus ou moins contrôlée. La sémantique aurait peut être son rôle à jouer pour trouver le juste milieu entre l’ultra-personnalisation et l’errance totale.

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    • Meandle
      Meandle
      27 juillet 2014

      Merci Gabin pour cette réaction.

      Dans notre démarche, la sérendipité s’exprime par un « hasard social » : à partir du moment où chacun peut apporter sa contribution à une liste de média dont vous êtes l’instigateur, il y autant de façon de répondre à un appel à contenus que de contributeur.

      Ce « hasard social » reste guidé dans des thèmes et des listes. C’est sur ce point qu’il est en effet intéressant de dessiner des contours, pour rester dans les centres d’intérêts de l’utilisateur.

      Dans notre perspective il est plus simple d’être contredis et/ou attirer vers des contenus complémentaires : si vous posez une question politique sur Meandle, personne ne sait de quel bord vous êtes, les résultats seront aussi variés que les perceptions des utilisateurs. Chose qui ne semble plus être le cas sur FB et Google (cf Eli Pariser / Conférence Ted lorsqu’il explique son propre cas).

      Il y a bien entendu des manières variées de proposer de la sérendipité, et bien évidemment à des degrés bien plus élevés: sur les sites d’éditeurs, cela pourrait se traduire par des « unrelated content » ou « random content ».

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